L’INTERVIEW | Alain CARADEUC, la passion créatrice


Alain CARADEUC, sur l'emblématique Passerelle des Arts suspendue entre l'Institut de France et la Cour carrée du Louvre (interview et crédit photo : Nicolas Martin-Lalande)
Alain CARADEUC, sur l'emblématique Passerelle des Arts suspendue entre l'Institut de France et la Cour carrée du Louvre (crédit photo et interview : Nicolas Martin-Lalande)

Alain CARADEUC est le Secrétaire général des Lumières de Paris - Institut International. Il est par ailleurs consultant en développement et brand management pour le compte de designers et d’industriels du secteur du luxe, et responsable du Pôle Luxe & Cosmétiques au sein de l’Association HEC Alumni.



Après des études à HEC puis un début de carrière dans le contrôle de gestion et un séjour à New York, vous avez très tôt été attiré par le rapport à la création, le management des créateurs et des designers, et la direction artistique des collections pour les sociétés dont vous aviez la charge. Quel est le fil rouge de votre carrière professionnelle ?

 

La passion pour la création sous toutes ses formes : en arts plastiques, en musique, en écriture, d'abord. Peut-être le résultat d’années de conservatoire en classe de piano, de visites régulières de châteaux en Bretagne ou dans l'Est de la France où j'ai passé ma jeunesse, une attirance pour le romantisme. Puis la découverte, un peu par hasard - mais était-ce un hasard ou un rendez-vous programmé à mon insu ? - avec des grands créateurs dans le domaine de la mode, à commencer par Thierry Mugler ou du design comme Andrée Putman, de la photographie comme Helmut Newton ou des arts plastiques comme Arman.

 

Ma voie était alors tracée et je n'en ai jamais dévié. La mode d'abord, à l'époque où cette génération montante qu'on a appelée"les créateurs" a réveillé les belles endormies qu'étaient les maisons de couture. Puis le design et l'architecture d'intérieur, là aussi, guidé par la recherche de nouvelles voies pour affirmer l'identité des marques dont j'avais la charge (Hugues Chevalier, First Time, Steiner, et aussi la grande marque HC28 que j'ai co-créée en Chine avec des designers français). Et participer à la révolution esthétique alors en marche sur les grands marchés avec un but bien établi : la modernité, parfois radicale, pour remplacer les siècles de classicisme. Pour promouvoir là aussi une vision moderne qui fasse le lien entre nos traditions artisanales d'excellence et les attentes de la clientèle pour une création adaptée au contemporain, à son mode de vie et à son esthétique.

 

En exerçant vos activités dans la mode, le design, le mobilier contemporain et l’architecture d’intérieur, vous avez été amené à collaborer avec Daniel Tribouillard (Léonard), Thierry Mugler, Guy Paulin, Azzedine Alaïa, Andrée Putman, Antonio Citterio, Didier Gomez, Christian Liaigre, Bruno Moinard, François Champsaur… Que retenez-vous du côtoiement de telles sommités ?

 

La force de leur intuition, leur capacité à synthétiser des influences latentes et non encore perceptibles par la grande majorité de leurs contemporains, à anticiper une attente et à la traduire par des créations dont on se dise : mais c'est ça dont je rêvais ! Ce talent-là m'a toujours frappé tellement il est éblouissant de vérité et d'évidence quand il se met en marche. Cette capacité unique à sentir le Zeitgeist marqueur d'une époque et à en tirer une inspiration pour des vêtements, des accessoires, un parfum, un bijou, un meuble, un objet, un espace ou une ambiance.

 

À Paris, les créateurs de tout secteur trouvent une inspiration inépuisable, fruit autant de l'histoire que de la place unique de Paris au croisement de toutes les routes, culturelles, intellectuelles, sociales, économiques du monde entier. Le talent des créateurs que j'ai eu la chance de côtoyer est justement de savoir faire la synthèse de toutes ces influences et de les traduire en autant de propositions originales. Cette hybridation permanente et cette capacité à retenir le meilleur pour le magnifier en l'intégrant dans le message de la France est ce qui m'a toujours impressionné.

 

Les acteurs français du luxe prennent de plus en plus appui sur l’image de Paris pour se projeter à l’international. Quels sont les atouts de la capitale pour rayonner dans le luxe ? Comment pourrait-elle encore gagner en influence et en attractivité dans ce secteur ?

 

Paris, c’est d'abord ses artisans qui ont participé par leur savoir-faire et leur talent à l’histoire du luxe en travaillant pour la cour et l’aristocratie puis pour les familles régnantes européennes, pour la grande bourgeoisie aussi et les premiers capitaines d’industrie. Ces clients fortunés vivaient à Paris ou y passaient régulièrement car la ville était depuis bien longtemps le siège du pouvoir - politique, intellectuel et économique. Il était normal que les savoir-faire du luxe s'y trouvent et y prospèrent. Puis, avec l'envolée du niveau de vie et l'arrivée des nouveaux marchés à l'international, ces artisans d’art, ces compagnons, qui étaient à la tête d’entreprises familiales somme toute modestes, pour la plupart, ont bâti des sociétés dynamiques, ouvertes sur l’étranger et sont devenues des « maisons de luxe ».

 

En une génération, se sont constituées des entreprises à vocation globale, devenues souvent des groupes à présent, qui ont structuré, valorisé et préservé aussi ces métiers, prenant appui sur Paris et ses talents multiples : créateurs, artisans (encore !), entrepreneurs, managers, communicants. Tout était réuni pour que la capitale devienne le centre mondial des métiers du luxe. Les atouts de Paris sont aujourd'hui de savoir attirer le meilleur de la création. Quel créateur de mode ou designer de tout pays ne rêve-t-il pas d'être reconnu à Paris ? C'est la consécration suprême !

 

La ville pourrait encore gagner en influence et en attractivité si les pouvoirs publics, à commencer par les édiles municipaux, intégraient mieux le rôle de locomotive des métiers que nous honorons pour l'activité économique, pour l'emploi. Si les jeunes entreprises - artisanales pour la plupart, nombreuses et talentueuses - avaient des conditions d'exercice plus favorables : des locaux moins chers, davantage d’aides à la formation, de conseils pour le management de leurs projets et pour l'accès aux grands marchés internationaux, pour le financement. Il existe déjà des dispositifs mais il faut les renforcer. Comme dans le domaine de la culture et des arts plastiques. Ces jeunes pousses sont l'avenir de Paris. Le soft power français, c'est d'abord à Paris qu'on doit l'encourager car Paris a une vocation à parler pour la France.

 

Avec Catherine Dumas et Jean-François Legaret, vous avez porté Les Lumières de Paris - Institut International sur les fonts baptismaux en 2018. Au moment de souffler une cinquième bougie, quel bilan dressez-vous des premières années d’activité de l’organisation ? Quels sont ses projets à court terme et ses perspectives de développement à moyen terme ?

 

La vision que portaient Catherine Dumas et Jean-François Legaret était de faire reconnaître la richesse et la diversité des talents qui sont au cœur du rayonnement de notre capitale. Les grands noms de la culture, de la création artistique, du luxe, de la gastronomie, de l'hôtellerie, de l'artisanat d'excellence, certes, mais aussi les "petites mains" qui œuvrent dans l'ombre pour que Paris soit aussi une ville dynamique, accueillante, généreuse, capable aussi de se soucier des plus modestes et de leur donner une place dans l'histoire de notre capitale. Nous sommes proches aussi des écoles et centres de formation, comme le CFA MédéricParis-Rungis, la Haute École de Joaillerie de Paris, ou des écoles de mode comme ESMOD ou le Studio Berçot, entre autres.

 

L'Institut a décidé d'honorer lors de ses dîners de gala annuelsdes grandes maisons telles que Boucheron, le Moulin Rouge, Pierre Hermé ou la Tour d'Argent, une grande artiste comme Eva Jospin ou un centre d’art urbain comme Fluctuart de Nicolas Laugero-Lasserre et, en même temps, des institutions telles que la Soupe Saint-Eustache, les Bouquinistes, ou le Samu (pour SAUV Life). Nous pensons aussi que notre mission est de faire reconnaître ces talents et leur apport au plus haut niveau de l’État et des instances internationales. Par exemple, nous soutenons la candidature au patrimoine immatériel de l’UNESCO des couvreurs zingueurs et ornemanistes parisiens. À cet égard nous avons récemment distingué d’un prix spécial Stéphane Colinet, MOF dans cette catégorie. Tous les lauréats que nous honorons de nos prix ont un point commun : chacune et chacun, à sa façon, contribuent à faire vivre le talent, la générosité, le courage, le partage, la transmission.

 

Le succès de nos petits-déjeuners, de nos rencontres et de nos cérémonies de remise de prix est un encouragement à persévérer dans cette voie. Nous continuerons à apporter notre soutien et notre contribution bienveillante et attentive au futur de notre capitale.