L'INTERVIEW | Philippe JUVIN, chef du service des urgences de l'Hôpital européen Georges Pompidou

Au sortir progressif de la crise sanitaire, Les Lumières de Paris - Institut international ont souhaité mettre à l’honneur un professionnel de santé emblématique du combat contre la pandémie de Covid-19. Chef du service des urgences de l’Hôpital européen Georges-Pompidou, homme politique (maire de La Garenne-Colombes et ancien député européen), Philippe Juvin a été une personnalité forte de la crise. Il a accepté de répondre à nos questions.



Vous êtes un acteur engagé comme médecin et élu : quel est le fil d’Ariane de vos engagements ?


Dans Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains, deux amis qui se sont rencontrés à l’Ecole normale, Pierre Jallez et Jean Jerphanion, se retrouvent régulièrement pendant 25 ans et s’interrogent, dans leurs analyses et commentaires sur la marche du monde, sur la pierre individuelle qu’eux-mêmes apportent à l’édifice collectif. 


A chaque étape de ma vie, je me suis interrogé sur l’utilité sociale de mon action. Le médecin a un rapport intime à la souffrance et à la mort ; l’élu, au quotidien de ses concitoyens. L’un s’intéresse peut-être davantage à l’individu, l’autre au collectif. Mais pour le médecin comme pour l’élu, le moteur, c’est se mettre au service des autres. Chacun “soigne” à sa façon. Il existe tant de similitudes. Souvent, les Garennois quittent d’ailleurs mon bureau de maire en me lançant un “merci ... docteur” !


Il existe aussi des complémentarités. Mes responsabilités politiques m’aident dans ma fonction de chef de service pour manager les hommes et les structures. Urgentiste m’aide à décider aussi vite et bien que l’impose la politique. Il faut trancher rapidement. Sans se tromper. La prise de décision puis son exécution, je crois que c’est l’un des “sujets” politiques du moment …


En 2008, vous avez passé plusieurs mois en Afghanistan comme médecin militaire auprès des forces de l’OTAN : pourquoi ?


J’aime mon pays. L’ethos militaire a toujours forcé mon admiration. C’est un engagement absolu qui implique le don le plus élevé qui soit : celui de sa propre vie. J’ai voulu mieux comprendre un pays en guerre et partager l’expérience unique et la vie singulière des militaires. Comme officier de réserve et membre de la réserve de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris (BSPP), j’entretiens d’ailleurs une relation singulière avec eux. Une fois par an, je visite des militaires au Liban et j’organise un concours de la francophonie à La Garenne-Colombes.



L’Hôpital européen Georges Pompidou est souvent présenté comme l’un des hôpitaux les plus performants d’Europe pour les soins : quels sont ses services emblématiques ?


Je rappelle que l’HEGP a été construit dans les années 1990 pour regrouper les services des anciens hôpitaux de l’Ouest parisien (la Pitié-Salpêtrière regroupant ceux de l’Est) : Laennec, Broussais et Boucicaut, sans oublier le service d’orthopédie-traumatologie de Rothschild.

L’HEGP est un outil de travail exceptionnel. Il s’illustre tout particulièrement par son “pôle du coeur” qui traite toutes les maladies du coeur avec les services de chirurgie cardiaque et de cardiologie. C’est un pôle extrêmement performant ! L’hôpital est également réputé pour les cancers et le vieillissement. 


Quelle ambition pour votre service des urgences ?


La médecine d’urgence, c’est le lien entre la médecine de ville et l’hôpital. Comme toutes les urgences de France, l’ambition de mon service est d’être performant, en toutes circonstances, 7 jours sur 7 et 24 h sur 24. Nos brancardiers, nos aides-soignants, nos infirmières et nos médecins ont ainsi été continûment à l’avant-garde de la lutte contre le Covid-19.


Comment se concrétise la dimension “européenne” de l’hôpital ?


D’abord par une offre pédagogique d’enseignement et de recherche qui s’adresse à des étudiants en provenance de tous les pays d’Europe qui viennent travailler dans un établissement d’exception. La plupart des projets transnationaux ont une dimension européenne. Ensuite, nous dispensons beaucoup de soins courants aux touristes européens en visite dans la capitale ...



Paris pourrait-il mieux rayonner dans le domaine de la santé ?


Oui. Le coronavirus a jeté une lumière crue sur certains problèmes de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (APHP). Les causes sont identifiées de longue date. Elles sont communes à tous les hôpitaux publics : la lourdeur des tâches administratives qui détournent le temps médical du soin et la moindre attractivité des carrières par rapport au privé. Mais relativisons pour l’APHP. Si l’on se compare, on se console ! A Paris, l’autre enjeu majeur est celui de la désertification médicale, du fait notamment du coût de l’immobilier qui complique l’installation des jeunes médecins.


Ma conviction est qu’il faut mieux articuler les ressources hospitalières et libérales. Par exemple en imposant un filtre à l’entrée des urgences qui permettrait de se libérer des cas de médecine de ville pour se consacrer aux patients en ayant le plus besoin. Certains pays européens comme le Danemark ont mis en place une plateforme numérique ou téléphonique orientant vers des alternatives préalables : plate-forme de consultation sans rendez-vous, rendez-vous avec un professionnel libéral ou non, etc. Le numérique doit permettre de mieux coordonner l’ensemble des acteurs de santé - établissements publics, établissements privés, médecins de ville. J’ai parfois l’impression qu’ils travaillent sans se parler … C’est d’autant plus absurde à Paris que tous les médecins sont passés par l’APHP ! Ce dialogue est indispensable pour améliorer le service rendu à la population.


La crise nous a beaucoup appris. En nous obligeant à recourir au système D, elle nous a affranchis de certaines contraintes et elle a rappelé la vertu des circuits courts de décision. Dit autrement, elle a libéré les soins du carcan de la bureaucratie ! Cette expérience doit servir de base pour refonder nos hôpitaux et nos services d’urgence, pour plus de confiance et plus d’humanité.

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