L’INTERVIEW | Yara LAPIDUS annonce la couleur


© Alfredo PIOLA
© Alfredo PIOLA

Franco-libanaise née à Beyrouth, Yara LAPIDUS est auteure-compositrice-interprète. Après Yara (2009), Indéfiniment (2018), Just A Dream Away (2019), elle sort en 2022 une nouvelle invitation au voyage, résolument pop, Back to Colors.



Paris et la langue française sont omniprésents dans votre parcours artistique. Pourquoi une telle histoire d'amour ?


Enfant à Beyrouth, j’ai le souvenir de gros bombardements, je me consumais de santé, de jeunesse et je restais confinée à la maison avec mes livres, souvent à la lueur d'une bougie (des coupures d’électricité incessantes...). Cette vitalité, qui ne se dépensait pas, se déchaînait en tourbillons dans ma tête, et je ne pouvais l'exprimer autrement que par l’écriture…


Arrivée à Paris à 19 ans, la France incarnait le comble de l’élégance, le sel de l’intelligence et de la modernité. Paris est aujourd’hui encore la douceur de vivre, j’y ai trouvé une forme d’insouciance qui m’a manqué dans mon pays. Cette effusion artistique m’a portée très tôt à travers la mode, le théâtre et la musique… Trois mondes qui s’accordent si bien et que j’ai pu totalement embrasser dès mon arrivée.


Votre dernier album, Back to Colors, marque une rupture avec le précédent, Indéfiniment. Qu'est-ce qui a changé dans votre inspiration ?


Un grand écart, en effet. Choix du titre comme une évidence, en résonance contraire à Indéfiniment, mon précédent album : un disque traversé par une mélancolie en noir et blanc prégnante... Ces chansons-là correspondaient à l'état d'esprit du moment, à ces années de repli suite à une intervention chirurgicale qui a mal tourné. Atmosphères différentes, certes, mais qui se suivent comme un cheminement.


Avec Back to Colors, il fallait dépasser le noir et blanc de Indéfiniment. Pour chaque nouvel album, j’aime m’imposer une énergie nouvelle, un désir d’arpenter d’autres territoires, un désir de défi aussi sans doute. Back to Colors est un melting pop universaliste. On y retrouve des ambiances parisiennes, libanaises, brésiliennes, anglo-saxonnes. Pour sa réalisation, je me suis remise au plus parisien des réalisateurs : Jean-Louis PIÉROT (Bashung, Daho, Birkin). Mon amour pour la langue française se ressent (je l’espère) à travers chaque ligne que j’écris.


Les mots portent les couleurs des émotions qu’ils décrivent, chaque chanson est un tableau, une déclaration. Otage d’un monde muet, la couleur est un langage universel. La musique, la voix sont également liées au registre de la couleur, ne parle-t-on pas de couleur de son ou encore de couleur vocale? J’ai réalisé que la mienne changeait curieusement en fonction de la langue dans laquelle je chantais.


Dans ces "couleurs" que vous aimez tant, nous retrouvons l’influence de classiques de la littérature française. Voulez-vous nous en dire plus sur ces rencontres ?


Oui, je lis énormément de littérature française : les grands auteurs plutôt que les nouveaux romans… Le français est depuis mon enfance ma langue maternelle, la seule qui me permet des nuances, une subtilité à travers le choix des mots. Leur sonorité et leur rythme vont jusqu'à en dicter la mélodie.


Au tout début, il y a la liberté folle d’une page blanche, je suis dans une bulle, mais je n’y suis jamais seule, j’y retrouve les fantômes de mes auteurs préférés - VIAN, SAGAN, RIMBAUD, VERLAINE, LABRUYÈRE - qui ont nourri mon imaginaire.


Ce qui me fascine chez eux, c’est le paradoxe entre la proximité de l'œuvre au premier abord et sa dimension inaccessible, qui nous échappe au début et ne devient évidente que des années plus tard. J’y retrouve une similitude avec la musique, lorsque celle-ci fait écho à notre vécu à travers une mélodie ou un texte.


© Alfredo PIOLA
© Alfredo PIOLA

Cet album est très intime et, pourtant, vous avez collaboré avec des artistes renommés. Auriez-vous eu peur de vous dévoiler ?


Demander à d’autres de mettre en musique ses textes est un gage de confiance mutuelle, un pacte artistique et humain. Il me fallait un choix éclectique pour refléter l’esprit de cet album que j’avais déjà dans la tête.


Il y a avant tout cette rencontre décisive avec Jean-Louis PIÉROT, puis je me suis entourée d’artistes merveilleux comme Craig WALKER du groupe Archive qui a composé Happy Anniversary et Season 4, de Fyfe DANGERFIELD qui a mis en musique Le Rossignol... L’Amor c’est la vie avec Chico CÉSAR... Thomas MONICA…


Pour RIP ou Jamais Jamais, j’ai signé paroles et musique, tout prenait vie naturellement. La sonorité des mots et leur rythme imposaient la mélodie, comme une évidence.


Vous serez bientôt en concert à Paris au Café de la Danse, concert dans lequel vous mêlez le libanais et le français. Est-ce une manière de “boucler la boucle” ?


Il m’est arrivé, en effet, de glisser des mots libanais dans des chansons très parisiennes ! RIP en est le parfait exemple.


Tous mes textes, qu’ils soient chantés en italien, en espagnol, en libanais ou en anglais, ont d’abord été écrits en français. Cette langue que j’aime tant est le point de départ de mon travail.


Plutôt que de boucler une boucle, je laisse un chemin ouvert puisqu’il m’est impossible de dissocier Paris de Beyrouth… dans chacune de ces deux villes, je vois le reflet de l’autre.


Quand je vais au Liban, les gens me parlent en français, c’est une manière pour eux de vous ouvrir les bras. Aujourd’hui, je suis parisienne d’adoption et, si je continue à chanter en libanais, ou en d’autres langues, c’est en français que je rêve.


© Alfredo PIOLA
© Alfredo PIOLA

Les couleurs de Back to Colors sont-elles finalement celles de Paris ou de Beyrouth ?


Les deux ! La lumière de Beyrouth est éblouissante, elle vous brûle presque et vous marque au fer rouge. Celle de Paris est toute en nuances, en douceur. Je suis faite de ces deux soleils.


Il y a chez moi, en permanence, un aller-retour entre cette sentimentalité extrême qui me vient de l’orient et la pudeur, peut-être plus occidentale... Jamais je n’ai rompu ce pont entre LE Liban que je considère comme mon père et LA France comme ma maman.


Si Beyrouth m’a donné mes racines, c’est Paris qui m’a offert les ailes !


Propos recueillis par Clotilde Juvin


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Yara LAPIDUS sera en concert à Paris au Café de la Danse le 28 septembre. Vous pouvez réserver des places en cliquant ici.